« Le webdocumentaire, laboratoire sous perfusion »

« Nouvel outil journalistique, le webdocumentaire suscite l’engouement des photographes, reporters de presse et de télévision, designers internet. Les expérimentations se multiplient, mais le modèle économique est toujours inexistant. »

Ce papier a été rédigé dans la revue 6 MOIS (que j’aime beaucoup). Si je suis tout à fait d’accord avec Léna Mauger concernant l’info première de l’article, à savoir que le webdocumentaire est un genre qui n’a pas encore trouvé de modèle économique, la suite me laisse… pantoise. Lire la suite

Le crowdfunding, nouveau système de financement ?

Le financement reste la sempiternelle question pour ceux qui veulent réaliser un web-documentaire. Et difficile de rentrer dans les rouages des subventions, bien loin du modèle journalistique classique. Car il est aujourd’hui avéré que le web-documentaire repose essentiellement sur un modèle proche de celui du documentaire. Ce sont d’ailleurs aujourd’hui des sociétés de production qui produisent une grande partie des webdocs.

Quoiqu’il en soit, l’apparition du webdocu a eu le mérite de poser la question du financement de l’information sur Internet. Question qui s’était déjà posée avec les sites d’information en ligne qui reposent en partie eux-aussi sur des schémas assez classiques : celui de la presse écrite, reposant en majorité sur la publicité.

Mais comme Internet a favorisé l’émergence de nouveau modèle d’information, il a permis l’apparition d’un nouveau système, plus que modèle, de financement : le crowdfounding. Le principe ? Le financement des reportages par les internautes. Des journalistes, des magazines, des institutions proposent sur une plate-forme des sujets qu’ils aimeraient produire. Ils en présentent un synopsis, combien il faut pour le produire. Les internautes décident ensuite de donner ou pas.

Ce dernier est déjà assez répandu aux Etats-Unis où il est d’ailleurs né avec Spot.us en Californie. D’autres plates-formes existent comme Emphas.is, KissKissBankBank ou encore Ulule.

Si en France, le modèle met un peu plus de temps à se développer, il commence à prendre ses marques. Ainsi Glifpix a été lancé en octobre dernier. J’aime l’info ne devrait pas tarder non plus à voir le jour.

A titre d’exemple, « Paroles de conflits » a en partie été financé par le crowdfunding.

« Pour assurer une partie des coûts du voyage, il nous est venu l’idée du financement par les internautes. De plus en plus répandu, le crowfunding (sic.) commence à réunir depuis deux ans en France (plus aux USA) beaucoup de participants et certains projets commencent à se voir financés en partie par la toile. Nous avons donc mis notre projet sur KissKissBankBank, un site de crowfunding (sic.), pour lever une somme de 18.000 euros, l’objectif a été atteint il y a bientôt 2 mois. » Lire plus

Mais il reste encore aujourd’hui difficile de se financer par ce moyen. Les Internautes n’étant pas encore réellement habitués à payer pour avoir une information.

 

Pour en savoir plus sur Glifpix et J’aime l’info :

Le crowdfunding de l’info arrive en France envoyé par ifp2011. – L’actualité du moment en vidéo.

 

«Le web-documentaire, c’est un peu la Rolls de l’écriture multimédia»

Journaliste à Libération depuis près de quinze ans, Florent Latrive  est également l’un des initiateurs de Libélabo , le pôle audio-vidéo qui existe depuis trois ans. Il était intéressant de revenir avec lui sur la création de LibéLabo, mais aussi de découvrir sa vision du web-documentaire et de son financement. Interview réalisée le mardi 31 août.

Vous êtes à l’initiative de la création de Libération.fr et Libélabo. Qu’est-ce qui vous intéressait dans ce projet ?
Deux raisons à la création de Libélabo. Raison éditoriale tout d’abord : il était important d’utiliser des formats multimédias, car l’écrit, le son et les images peuvent êtres mélangés. Enfin, d’un point de vue interne c’était très intéressant car Libélabo est à l’image d’un petit laboratoire: chacun peut venir s’initier au multimédia. C’est comme un atelier interne de formation afin d’accoutumer la rédaction. D’ailleurs certains y ont pris goût et collaborent régulièrement avec nous.

Comment fonctionne Libélabo ? Toute la rédaction participe ?
Nous sommes trois à Libélabo. On a été doucement au début, avec des partenariats tout d’abord avec la rédaction papier. Vraiment au coup par coup. Et puis finalement aujourd’hui, c’est presque la moitié de la rédaction qui est passée en intervention. Ils se rendent compte que c’est un prolongement de leur métier. Par exemple, une fois par semaine hors saison estivale nous réalisons une émission politique. C’est le service politique qui s’y est mis. Si au début c’était seulement pour s’essayer, aujourd’hui l’émission a un véritable sens pour eux. Si au papier les articles se font de manière individuelle, sur le plateau, le travail est collectif, un vrai travail d’équipe pour le service politique. En plus, cela donne une forme plus dynamique.

Donc aujourd’hui les journalistes sont majoritairement conquis par le format multimédia de l’information ?
Oui. Mais le multimédia n’intéresse pas uniquement les journalistes. Les photographes se montrent de plus en plus intéressés par le multimédia. Par exemple Sébastien Calvet part à chaque fois avec un enregistreur, et en plus de ses photographies il enregistre quelques sons et réalise de très belle scénographie. Il l’a récemment fait avec le camp d’été du parti socialiste à la Rochelle, sur l’arrivée de Martine Aubry et Ségolène Royal. D’autres photographes s’intéressent au rapport du son avec l’image. Mais cela ne peut se faire que sur des reportages d’assez longue durée, vu le temps que cela peut prendre. Lorsqu’ils partent plusieurs jours sur un même événement, sinon ce n’est pas réalisable.

Pourquoi avoir des formats sons et vidéos, plutôt qu’un mélange texte, photo, sons ?
Sur Libération tout ce qui est audio et vidéo remonte sur la home. Les formats que nous réalisons, comme les 1’30. sont relativement autonomes. Mais ils n’existent que parce qu’il y a un article écrit qui l’accompagne. Notre production est moins importante que celle de Libération.fr. Chaque jour c’est entre une centaine et cent-vingt articles qui sont produits et diffusés sur le site. Alors, c’est vrai que nous sommes moins visibles.

Selon vous, comment peut-on financer le web-documentaire dans l’avenir ? N’existe-t-il qu’au travers du CNC ?
La piste n’est pas forcément d’internaliser la production des web-documentaires mais au contraire d’externaliser, avec des journalistes de Libération qui travailleraient avec des personnes extérieures à la rédaction, et avec des modes de financement venant également de l’extérieur, comme par exemple les aides du CNC. Ca reste en effet très proche du financement du documentaire classique, mais ce levier du CNC permet d’éviter des sujets sponsorisés. Cela garde une certaine indépendance entre éditorialité et financement. Ce n’est pas un jugement de valeur. Mais seulement un constat.  Le webdoc n’est pas seulement une évolution du multimédia, il a un mode de financement propre impliquant une forme éditoriale différente. Il n’est pas normé contrairement aux documentaires classiques. Et il n’y a pas forcément besoin de normer ! C’est comme un grand laboratoire sur les pratiques journalistiques. Le web-documentaire, c’est un peu la Rolls de l’écriture multimédia. Ce qu’il est intéressant de voir c’est comment les différentes formes journalistiques peuvent se compléter, et voir comment s’associer éditorialement. C’est une des thématique à venir.

Pourquoi la rédaction de Libélabo ne réalise pas de web-documentaire ?
Libération peut venir comme diffuseur et producteur. Deux rôles possibles. Par exemple pour Les yeux dans la banlieue , Libération.fr a joué le rôle d’un diffuseur simple. On l’a suivi depuis le début via une lettre d’engagement, depuis le dossier de candidature auprès du CNC. Ou, comme peut le faire Lemonde.fr, nous réalisons également des diaporamas sonores. Mais nous n’avons pas les ressources nécessaires à la réalisation de web-documentaire. Cela reste des productions extrêmement couteuses. On n’a personne. Mais ce n’est pas qu’une question de prix. Dans le journalisme multimédia, le mode de diffusion est en rapport avec le mode de production. Les JT ne produisent pas de web-documentaire par exemple, et les sujets produits le sont sur leurs ressources propres. Et quand il y a un documentaire sur une chaine, c’est souvent le CNC qui vient en appui (mais qui n’est pas producteur en tant que tel). C’est donc également une question éditoriale parce que le webdoc et les productions que nous réalisons n’ont pas la même portée éditoriale.

Pourtant Libération est partenaire de certains web-documentaires. Comment les choisissez-vous ?
Dans le cas de Prison Valley par exemple (Libération en  est un partenaire presse et éditorial NDRL), c’est un mélange d’affinités avec les auteurs et le sujet. Car Libé a toujours été très engagé sur le sujet des prisons. Puis je connaissais bien les auteurs. David est un ancien de Libération.

« Le genre en est à ses balbutiements »

Lemonde.fr a une part active dans la réalisation des webdocs, malgré leurs coûts élevés. Le point avec le rédacteur en chef du site, Boris Razon.

Pensez-vous que le modèle économique actuel, pour le moment essentiellement basé sur les aides du service public, est viable sur du long terme?
Il s’agit d’une discussion éminemment complexe qui met en jeu différents acteurs et une problématique plus globale. L’aide publique aujourd’hui est un facteur déclenchant. Mais les débouchés économiques ne sont pas là. Néanmoins, l’arrivée des tablettes permettra peut-être de donner une existence nouvelle – et payante – à ces contenus.

L’audience des web-documentaires peut-elle laisser envisager que la publicité et les entreprises puissent financer à terme les projets ?
Il faut distinguer plusieurs choses en matière d’économie. Le genre en est à ses balbutiements tant d’un point de vue économique que d’un point de vue éditorial. La logique dans laquelle nous sommes est une logique d’investissement et d’apprentissage. La question du modèle économique se posera et se pose déjà mais il faut laisser du temps pour que les usages se créent et les modèles économiques qui les accompagnent apparaissent.

Pourriez-vous expliquer ce qui fait, selon vous un web-documentaire ?
Ce qui fait un webdocumentaire est très difficile à dire et on pourrait passer des heures à gloser sur la question. Néanmoins, trois aspects peuvent être relevés:
- Une navigation et un design adapté au sujet. Le propos d’auteur, le propos documentaire doit s’incarner dans une navigation et une interface. La question de l’interface est prépondérante.
- Une utilisation adaptée et lucide de chacun des médias : images animées, texte, son, photos. Choisir d’utiliser l’un ou l’autre média en fonction du message que l’on veut faire passer, du registre dans lequel on se situe.
- Une participation de l’audience. Au-delà de l’interaction, il faut mettre l’audience dans une position active et l’inviter à s’inscrire dans le contenu si c’est possible. Pour ce qui est des coûts de production, ils font partie de la structure éditoriale du monde.fr.

Comment le Monde.fr a été amené à diffuser de telles productions ?
Il est « naturel » pour Lemonde.fr de diffuser ces productions. Le monde.fr est animé par une rédaction importante et très active. Ces productions font partie à part entière des langages d’Internet. Comme journaliste, nous ne pouvions pas passer à côté de ces langages. Nous faisions des webdocumentaires sans le savoir il n’y a pas loin de dix ans. Webdocumentaire est un mot valise qui revêt différentes acceptions.

Quelle ligne éditoriale suivez-vous pour leur production et leur réalisation ?
La ligne éditoriale du monde.fr de ce point de vue est assez claire, il s’agit de produire et diffuser des productions multimédias narratives et qui éclairent l’actualité chaude ou donnent à comprendre les problématiques contemporaines. Cette ligne s’incarne dans différentes thématiques qui sont : le corps, la frontière, les générations, les réseaux, le renouveau africain et le travail.

« Le CNC ne joue pas un rôle de prescripteur »

Guillaume Blanchot, directeur multimédia du CNC, décrypte le rôle de cette institution dans le financement des web-documentaires.

Quelle est la ligne éditoriale du CNC au sujet des web-docs ?
Le CNC ne joue pas un rôle de prescripteur. Il fixe les critères généraux de sélection des projets mais ne définit pas de ligne éditoriale. Il s’en remet par ailleurs à l’avis de professionnels pour juger de l’opportunité de soutenir ou pas un projet de webdocumentaire. Ces critères sont connus et affichés sur le site du CNC.

Combien de projets financez-vous par an ?
En pratique, depuis la mise en place de l’aide au second semestre de l’année 2007, le CNC a soutenu environ 150 projets transmedia ou purement web (animation, fiction, documentaire…), pour un montant d’environ 5M€. Le taux de sélectivité constaté a posteriori est de l’ordre de 1/3 (pour 3 demandes de subvention, 1 dossier est retenu).

Quelles aides existent au CNC ?
Le CNC peut aider à l’écriture et au développement de projets transmedia, à hauteur maximale de 50 000€, au bénéfice soit d’un ou plusieurs auteurs, soit d’une société de production; à l’écriture et au développement d’un projet purement web et/ou mobile (webdocumentaire, par exemple), à hauteur maximale de 20 000€, au bénéfice soit d’un ou plusieurs auteurs, soit d’une société de production; et enfin à la production de contenus purement web et/ou mobile, à hauteur maximale de 100 000€, au bénéfice unique d’une société de production. Cette dernière doit venir avec un minimum d’apport en « cash » du ou des services web ou mobile susceptible de diffuser le projet.

Comment se répartissent les coûts de production ?
C’est naturellement très variable d’un projet à l’autre. Au global, pour un webdocumentaire, les développements spécifiques au web (flash, html, intégration…) représentent de 20 à 25 % des devis, les 75 % à 80% restant relevant de dépenses d’écriture et de production audivisuelle.

Comment sont financés aujourd’hui la majorité des web-documentaires ?
Contrairement au financement du documentaire audiovisuel traditionnel, la plupart des webdocumentaires bénéficient de peu de préfinancement (à l’exception notable du soutien du CNC). C’est malgré tout le cas pour les projets ambitieux portés par les départements web des chaînes de télévision (particulièrement Arte).

Pensez-vous que le modèle économique actuel est viable sur du long terme ?
Le soutien du CNC est souvent essentiel pour déclencher la production, mais il y a également des financements privés, des ventes de droits, le soutien de sociétés d’auteurs…
- le genre documentaire (i.e; en télévision) est par nature plus soutenu que les autres et les chaînes du service public jouent traditionnellement un rôle important dans le financement de ce type d’œuvres.
Il reste naturellement que les producteurs de webdocumentaires doivent (ils le font pour la plupart) explorer des sources de financement alternatives (sponsoring, annonceurs…etc.).

Quels financements peut-on imaginer pour demain ?
Il y a désormais un flux de production régulier et un début de structuration du marché, qui en reste cependant à ces balbutiements. Les médias interactifs ont besoin de contenus exclusifs, différents des formats audiovisuels traditionnels.

« Webdoc recherche financements »

Alors qu’ils étaient encore méconnus voilà une dizaine d’années, les web-documentaires sont devenus un véritable phénomène sur la Toile. Consécration pour ce nouveau genre, un prix lui est dédié, celui de France 24-RFI du web-documentaire qui sera remis pour la seconde année consécutive le 12 septembre prochain, dans le cadre de Visa pour l’image. Alors qu’il n’en paraissait qu’une petite dizaine il y a encore trois ans, ces nouvelles productions ont acquis leurs lettres de noblesse avec près d’une quarantaine de web-documentaires publiés ou à venir en 2010. Pour l’internaute averti, impossible en effet de passer au travers des mailles du filet de Prison Valley, Voyage au bout du Charbon, Thanatorama, Gaza Sderot

NIRVANA HORS DE PRIX. Les web-documentaires sont ainsi souvent présentés comme une alternative aux contenus très institutionnels des sites d’informations générales, certains professionnels n’hésitant pas à définir ce genre comme le « nirvana » du journalisme. Ils permettraient en effet un traitement plus magazine des sujets d’actualité, tout en bénéficiant d’un contenu multimédia. Pour Alain Joannès, journaliste reconnu et spécialiste du Rich media, impossible pour le moment d’aller au-delà de ce qui a déjà été créé avec Prison Valley, un web-documentaire sur l’industrie carcérale aux Etats-Unis: « [il] représente à ce jour l’horizon indépassable du rich media journalistique », écrit-il sur son blog Journalistiques.

Une nouveauté qui nécessite cependant des interfaces de plus en plus sophistiquées et une interactivité de plus en plus élaborée. Mais tout cela a un coût et pas des moindres. Aujourd’hui, ils sont généralement répartis comme suit: 20 % pour le développement web et 70 % pour la vidéo multimédia et la réalisation, que cela soit pour des projets uniquement multimédia, ou pour ceux couplés avec un format audiovisuel. Ainsi, Gaza/Sderot, une vue parallèle sur la vie déchirée des habitants de Gaza et de Sderot en Israël, ville mitoyenne à Gaza, a coûté 216 000 euros. «Une somme qui comprend la production du sujet mais aussi la réalisation du dispositif interactif: le design, la programmation, et l’animation du site au quotidien» raconte Alexandre Brachet, fondateur d’Upian et l’un des six producteurs du projet., sur La Fabrique de l’info.

Pour Prison Valley, les deux auteurs, David Dufresne et Philippe Brault se sont également associés à Upian pour réaliser ce box buster multimédia: deux tournages de trois semaines entre juin et septembre 2009, avec 400 minutes de rushes et une vingtaine d’interviews au retour du premier voyage… Ce projet, réalisé sur deux ans, a ainsi bénéficié d’un budget de 235 000 euros (les journalistes ont eux été payés autour de 30 000 euros chacun pour un an et demi de travail). Les coûts varient cependant et ne sont pas toujours aussi élevés. Au Monde Interactif, on estime autour de 60 000 euros la production d’un web-documentaire.

Gaza Sderot et Prison Valley en quelques mots :

A L’IMAGE DU DOCUMENTAIRE. Mais comment financer des projets de telle envergure ? Ce qui est sûr, c’est que pour le moment le modèle économique des webdocs en est encore au balbutiement. Aucun cadre précis n’existe, mais tout comme la forme même des projets qui varie, les modes de financement changent. La majorité d’entre eux est cependant réalisée à l’image des documentaires classiques. «Finalement c’est presque comme un documentaire de télé, confirme Samuel Bollendorff dans une interview pour Canon, Parce qu’il y a une écriture d’intention en amont, l’écriture d’un scénario. C’est-à-dire un déroulement des séquences même si travailler sur le réel c’est exactement comme un documentaire de cinéma ou de vidéos.»

Ces projets bénéficient à ce titre des aides du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC). Après sélection, la structure peut allouer des subventions qui peuvent s’étendre de 5 000 à 100 000 euros. La Scam (Société civile des auteurs multimédia) peut également apporter son aide. La participation de partenaires est cependant obligatoire sans quoi le CNC refuse de s’investir. Ainsi, pour Prison Valley, le CNC a fourni 95 000 euros d’aide à la production pour les nouveaux médias, mais également 19 500 en aide à l’écriture pour les auteurs. Arte.tv, de son côté, a financé le projet à hauteur de 70 000 euros pour la partie multimédia. Upian a pris en charge le reste soit 70 000 euros, principalement en apport en industrie, sachant que le projet a englouti de nombreux jours de travail pour l’équipe difficiles à chiffrer. La version télévisée a été vendue à Arte pour 20 000 euros, aides aux frais techniques et achat compris. D’autres partenaires sont également à compter: Libération, Yahoo ! et France Inter.

La fourchette des coûts varie cependant. Voyage au bout du charbon, une enquête sur les conditions de vie des mineurs chinois, a coûté environ 30 000 euros en post-production. Or Lemonde.fr (qui a acheté le documentaire, ndlr), a acheté le projet pour seulement « 2 ou 3000 euros », explique Jean-François Leroy, créateur et directeur du festival Visa pour l’image. Pour ses auteurs, Samuel Bollendorf et Abel Ségrétin, impossible de réaliser sans faire appel au CNC.

Sans ces organismes, peu de projets verraient le jour en France. Certains tirent leurs épingles du jeu. Par exemple, pour From Kabul to London, qui raconte le parcours d’Afghans jusqu’en Angleterre, seuls 400 euros ont été dépensés. Mais pour les deux jeunes réalisateurs, Louis Villers et Alexis Sarini, impossible d’en vivre pour le moment. Quelque soit le webdoc il faut d’abord espérer rentrer dans ses frais car produire des web-documentaires coûte cher et rapporte peu. Un faible retour sur investissement qui refroidit bon nombre de partenaires, diffuseurs ou producteurs potentiels, dont les rédactions.

Pour découvrir le teaser de From Kabul to London :

Il existe cependant d’autres façons de financer, comme faire appel à des sponsors comme Canon pour le prêt de matériel, ou encore demander des aides aux collectivités territoriales. Enfin, les déclinaisons des web-documentaires permettent quelques rentrées d’argent supplémentaires comme la diffusion d’un documentaire, d’un livre ou d’une exposition par exemple. Pour les projets les plus importants, le couplage web-doc/doc est le plus régulier.

LA FAUTE AU CLIC.
Le genre reste donc encore peu viable pour le moment en France. En cause en premier lieu, le modèle économique de l’Internet. En effet, il y subsiste trois modèles prédominants: les sites entièrement financés par la pub comme Dailymotion, ceux mi-payants/mi-publicité comme la majorité des sites de presse aujourd’hui, et ceux entièrement payants, comme Médiapart. Pendant des années l’information a été un « produit » gratuit. Et si de plus en plus de sites rendent certains de leurs contenus payants, il est encore difficile de faire changer les mentalités. Donc pour le moment, l’économie du web reste majoritairement régie par le clic, la publicité rémunérant en fonction de l’audience. Or aujourd’hui, une dépêche AFP rapporte autant de clics qu’un webdoc qui a nécessité deux ans de travail. Impossible donc de passer par un financement publicitaire, ce que confirme Alexandre Brachet dans un article de Capucine Cousin, sur 20min.fr: «L’audience des webdocs est insuffisante pour intéresser les annonceurs.» Difficile dans ces conditions d’imaginer investir dans des projets de parfois plusieurs dizaines de milliers d’euros. Et peu importe l’apport des institutions publiques.

A cela s’ajoute qu’Internet, en France, n’est pas encore un endroit où les fonds de production sont importants. Une différence notable avec les Etats-Unis, où les producteurs ont compris son potentiel, notamment au niveau de l’audience. Les nouvelles générations ont en effet intégrer les nouveaux codes et passent le plus clair de leur temps à naviguer, il était par conséquent logique pour eux d’être présent sur ce marché. Pour le moment ils investissent à perte car c’est une vision sur du long terme. Une différence de culture que les Etats-Unis ont par rapport à la France, beaucoup plus frileuse.

Surtout qu’un web-documentaire coûte souvent plus cher qu’un doc traditionnel contrairement à ce que l’on pourrait penser. D’ailleurs, des sociétés de production sont souvent derrière les projets les plus conséquents. Le webdoc a en effet favorisé l’émergence d’un véritable marché et avec lui, le développement de ces entreprises telles que Upian, Ligne4, HonkyTonk ou encore Narrative etc. Le leader du genre reste toutefois Arte.tv. La chaine a ainsi développé une plate-forme entièrement dédiée à ces projets: «Arte Webdocs». Une nécessité selon Joël Ronez, responsable du pôle web: «J’ai effectivement expérimenté de nouvelles formes de productions de contenus web, c’est parce-que nous sommes dans un secteur où l’innovation est un passage obligé, puisque tout est à construire.» Pour financer les projets, elles passent donc par les institutions, des partenariats ou financent elles-mêmes via une diversification de ses ressources (élaboration de sites Internet par exemple pour des entreprises, des médias etc.).

Mais le web-documentaire n’est pas le seul adage des sociétés de productions ou des chaines de télévision publiques. Certaines rédactions ont tout de même fait le choix d’investir, comme Lemonde.fr, France 24 ou encore Libération. Ainsi au Monde Multimédia, en plus des grosses productions, le site peut se targuer d’être l’un des leaders dans ce domaine avec Arte. « Il est « naturel » pour Lemonde.fr de diffuser ces productions. Le monde.fr est animé par une rédaction importante et très active. Ces productions font partie à part entière des langages d’Internet. Comme journaliste, nous ne pouvions pas passer à côté de ces langages. Nous faisions des web-documentaires sans le savoir il n’y a pas loin de dix ans. Web-documentaire est un mot valise qui revêt différentes acceptions. »

AUDIENCE EN DEVENIR. Réaliser un web-documentaire relève donc à l’heure actuelle du parcours du combattant au vu des montants parfois nécessaires. Mais de nouvelles pistes apparaissent, entre autre les audiences. Elles sont en constante évolution ce qui laisse présager de belles perspectives pour l’avenir du webdoc et qui a de quoi séduire les annonceurs. Ainsi, ce ne sont pas moins de 180 000 internautes qui ont regardé Voyage au bout du Charbon, dont plus de la moitié sont restés plus de dix minutes. Une manne financière en devenir pour les publicitaires et qui font espérer un développement du secteur. Autres chiffres qui viennent étayer cette idée: ceux de Prison Valley. Depuis sa mise en ligne le 22 avril dernier, ce dernier a enregistré près de 400 000 visionnages et près de 35 000 visiteurs ont créé un profil dont 25 % sont allés jusqu’au bout du récit. «J’ai plusieurs fois dit que nous devions faire un million de visionnages sur ce programme, et nous tiendrons parole. Nous serons surement au-dessus. Ce chiffre, rapporté au cout du programme, nous permettrait de bénéficier d’un meilleur ratio qu’une bonne partie de la production télé ou cinéma», commente ainsi Joël Ronez.

Autre piste de réflexion, les «zones payantes», ou «édition premium». Les rédactions envisagent en effet sur du long terme de rendre payant l’accessibilité de ces productions. Un bon moyen de les rentabiliser, d’autant plus que la qualité des sujets proposés permet une valorisation de la marque et donc une fidélisation du lectorat à long terme.

L’iPad, la tablette graphique d’Apple, serait également une voie de développement pour ce genre journalistique. Elle permettrait de toucher une autre catégorie de personnes que les internautes avertis, soit un nouveau marché potentiel pour la publicité mobile. France24 a ainsi déjà tenté le pari avec Congo la paix violée, qui se penche sur le dramatique sujet des viols qui se sont déroulés en masse dans ce pays ces dernières années.
Mais outre les problèmes de financement, le web-documentaire révèle déjà une autre problématique qui est celle du statut de journaliste. En effet, Jean-François Leroy directeur du festival Visa pour l’image révèle dans une interview accordée au site Zmala que Samuel Bollendorff, «considéré comme le pape du web-documentaire» s’est vu retiré sa carte de presse pour la simple raison «qu’il fait du webdoc soutenu par le CNC, donc il est réalisateur. Et donc, il n’est plus journaliste. C’est quand même un vrai problème. (…) Mais il y a toujours eu ce problème avec la commission de la carte avec les gens qui font du documentaire et qu’on a jamais pu faire entrer dans une case.» Un sujet récurrent dans la profession des journalistes multimédias. A méditer…